La mysterieuse pierre Lyngurium : Retour sur une Enigme Mineralogique Millenaire
13 Mai 2026 | Par Zoé pour Planète-Cristal | Pierres et Archéologie
Si l'histoire de la tourmaline européenne commence officiellement au XVIIIe siècle, son fantôme hante les textes antiques sous les traits d'une gemme légendaire : le lyngurium appelé aussi lyngourion ou lyncurium. Ce nom, dérivé du grec lynx (lynx) et ouron (urine), désigne une pierre née de la plus étrange des genèses. Lyngurium est la forme étymologique fidèle au grec et Lyncurium est l'adaptation latine. Les deux termes coexiste dans la littérature.
Des origines très anciennes déjà sous l'Antiquité entre Théophraste et Pline l'ancien
Que dit le philosophe Grec Théophraste sur la matière Lyngurium ?

Théophraste 388 – 322 avant JC. Né en Grèce Estampe de la BNF
Le mythe, rapporté pour la première fois par le philosophe Théophraste (v. 371-287 av. J.-C.) dans son Traité des Pierres, raconte qu'il s'agirait de l'urine solidifiée du lynx, que l'animal, dans un geste de jalousie envers l'humanité, prendrait soin d'enfouir sous la terre.
Extrait authentique sur le Lyngurium Le Livre des Pierres Théophraste Περὶ λίθων
35] Elle est excellente par ses vertus, comme la pierre de lynx (λυγχύριον), dont on se sert également pour les intailles; cette dernière est très dure, comme une pierre : elle est attirante comme l'ambre (ἤλεκτρον). On dit même qu'elle attire non seulement les brins de paille et le bois, mais le cuivre et le fer s'ils sont très menus : ainsi l'affirme Dioclès. Elle est très transparente et rouge de feu. Celle produite par les animaux sauvages vaut mieux que celle des animaux privés, celle des mâles, que celle des femelles : elle varie aussi suivant la nourriture, le travail ou le repos, enfin suivant la nature même du corps, selon que l'un est plus sec, l'autre plus humide. Ceux qui en ont l'habitude, les trouvent en creusant la terre : car lorsqu'il lâche son urine, l'animal la cache et la recouvre de terre. Elle est fort difficile à travailler.
Source : https://remacle.org/bloodwolf/erudits/theophraste/pierres.htm
La vision de Pline L'Ancien sur la pierre Lyncurium
Au Ier siècle de notre ère, Pline l'Ancien consacre plusieurs passages du livre XXXVII de son Histoire Naturelle au lyngurium. Fidèle à son esprit critique, il balaie d'un revers de stylet la fable de l'urine de lynx, la jugeant « fausse » et indigne de foi. Il rejette également les prétendues vertus médicinales de la gemme, censée dissoudre les calculs rénaux ou guérir la jaunisse par simple observation. Mais en réfutant la légende, Pline en préserve la mémoire, et ouvre un débat qui traversera les siècles :
- De quelle pierre parlait-on au juste ?
Extrait authentique Pline L’Ancien sur le Lyncurium . Histoire Naturelle Tome Second Livre XXXVII Traitant des Pierres Précieuses :
Passons immédiatement au lyncurium, dont nous force à parler I'opiniâtreté de certains auteurs; car ceux qui ne prétendent pas que c'est une sorte de succin veulent du moins que ce soit une pierre précieuse; ils assurent que le lyncurium est le produit de l'urine du lynx et d'une sorte de terre, cet animal couvrant son urine aussitôt qu'il l'a rendue, jaloux qu'il est de I'utilité que les hommes en retireraient (VIII, 57); qu'il a la même nuance que le succin couleur de feu, et qu'il se prête à la gravure ; qu'il attire non seulement les feuilles et les pailles, mais encore des lamelles de cuivre et de fer; ce que Théophraste a cru, sur la foi de Dioclès. Pour moi, je regarde tout ce détail comme une fable, et je pense que de notre temps il n'a jamais été question de pareille pierre. Que dire alors des vertus médicinales du lyncurium, à savoir que pris en boisson il fait sortir les calculs de la vessie, et que bu dans du vin, ou même porté en amulette, il guérit l'ictère ?
Source : https://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre37.htm
Pline reste septique quant a l'origine mystérieuse du Lyncurium et d'autant plus qu'à ses vertus supposées. Il n'en reste pas moins, que cela prouve, qu'au Ier siècle de notre ère, il était déjà commun de pouvoir attribuer des vertus, des miracles, des bienfaits à des pierres. Ces pouvoirs magiques étaient transmis de génération en génération à la population qui avait certainement un usage régulier de ces gemmes comme complément de médecine de leur époque respective. Aussi, Pline reprend ces vertus, la pierre de Lyngurium guérissait les calculs dans la vessie et guérissait de la jaunisse. À savoir que l'ictère correspond à la jaunisse aujourd'hui qui reste très compliquée à soigner malgré notre modernité et notre compréhension de ce mécanisme pathologique.
La résurgence de la pierre de Lyncurium du Moyen-âge à la science contemporaine
Le lyngurium ou Lyncurium, survit dans presque tous les lapidaires médiévaux jusqu'au XVIIe siècle. Un manuscrit anglais du XVe siècle reprend l'idée que le lynx « cache la pierre par envie, pour que ses vertus ne puissent nous aider », tandis qu'une autre variante affirme que l'animal l'avale et la garde au fond de sa gorge.
La persistance du mythe témoigne de la fascination pour une gemme à l'éclat chaud, aux propriétés mystérieuses, que les lapidaires peinaient à classer.

L'urine du lynx est transformée en pierre de lyngurium, dans une miniature du XIIIe siècle | Foto Biblioteca Bodleiana, Université d'Oxford à Wikimedia Commons
Ligurius is a stone formed from the urine of the lynx, and Pliny says that
these are eastern animals ; but nevertheless they are found in great
numbers in the forests of Teutonia and Sclavonia. Pliny says that these
animals conceal their urine in the sand as if they were envious of the good
use which is made of the stone. Bede says that this stone occurs in human
kidneys. And Pliny says that it is sparkling red like the carbuncle, except
that it does not shine by night. But that more commonly found is of a
dark brownish yellow colour. And experience shows that if rubbed it
attracts straws, which is [a property] of nearly all precious stones. And it
is said to be good against pains in the stomach, and jaundice, and diarrhoea.Traduction :
Ligurius est une pierre formée à partir de l’urine du lynx, et Pline dit que
ce sont des animaux de l’est ; mais néanmoins on les trouve en grand nombre
dans les forêts de Teutonie et de Sclavonie. Pline dit que ces
les animaux dissimulent leur urine dans le sable comme s’ils étaient jaloux du bon
usage qui est faite de la pierre. Bede (English historian and scholar (673-735)) dit que cette pierre se produit dans les reins de l’homme
Et Pline dit qu’il est rouge scintillant comme le carbuncle, sauf que
qu’il ne brille pas la nuit. Mais ce que l’on trouve le plus souvent est d’une
couleur jaune brunâtre foncé. Et l’expérience montre que si on le frotte il
attire les pailles, qui est [une propriété] de presque toutes les autres pierres précieuses. Et il
est dit qu’il est bon contre les douleurs dans l’estomac, la jaunisse et la diarrhée.
BEDE : English historian and scholar (673-735)
Albert le Grand, au XIIIe siècle, nomme cette pierre Ligurius (ou Lyncurium), et il se contente de répéter la légende antique de l'urine de lynx. C'est la traductrice, Dorothy Wyckoff, qui écrit en 1967 : « Peut-être que la pierre est la tourmaline, qui peut être électrifiée par chauffage. » Cette identification est donc une proposition scientifique moderne, rendue possible par les découvertes du XVIIIe siècle sur la pyroélectricité de la tourmaline, totalement inconnues d'Albert le Grand (Cette note de bas de page se trouve dans le Livre II, traité 2, chapitre 14 (Ligurius) de l'édition de Wyckoff).
Le débat sur son identité véritable n'a jamais cessé parmi les historiens des sciences. Était-ce de l'ambre jaune, aux propriétés électrostatiques bien connues ? Une bélemnite fossile ? Une citrine ? Ou, comme le suggèrent certains depuis le XVIIIe siècle, une pierre tourmaline importée d'Orient, dont la pyroélectricité aurait semblé miraculeuse ?

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Les nouvelles recherches comtemporaines sur les essais d'identification de ce spécimen
Une gemme organique comme l'ambre végétal ?

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L'ambre n'est pas une pierre mais une résine fossile, née de la lente transformation des forêts disparues. Sa propriété la plus remarquable fut observée dès l'Antiquité : frottée contre une étoffe, elle s'anime. Elle attire alors les brins de paille, les poussières, les fragments légers, comme si une force invisible s'éveillait en elle. C'est cette propriété qui le confond avec le Lyngurium.
Les Grecs anciens nommaient cette résine *élektron*, un mot qui donnera bien plus tard naissance au terme électricité. Pour eux, ce phénomène relevait du prodige. Une matière capable d'agir sur le monde sans le toucher, de faire danser les objets par simple attouchement, ne pouvait qu'être chargée de mystère. Cette propriété singulière, appelée triboélectricité, fit de l'ambre naturel une substance à part, entre le règne végétal dont elle est issue et le monde minéral qu'elle évoque par son éclat.
La nouvelle recherche sur le Lyngurium du Museum d'Histoire Naturelle de Paris de 2025
Une contribution majeure à cette énigme vient d'être apportée en 2025 par une équipe du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, dans le cadre d'une étude minéralogique inédite. En croisant l'analyse approfondie du corpus de Théophraste avec des données gemmologiques, géographiques et zoologiques, les chercheurs proposent une hypothèse aussi élégante que documentée : le lyngurium ne serait ni une tourmaline, ni un fossile, mais un bloc de résine sèche non fossilisée, autrement dit, un ambre naturel encore frais, à un stade de maturation intermédiaire.
Plusieurs arguments plaident en faveur de cette identification. D'abord, la couleur : Théophraste parle d'une pierre « très claire », tirant sur le jaune ou le jaune-brun, ce qui correspond à certaines résines partiellement polymérisées. Ensuite, l'origine : l'animal producteur ne serait pas le lynx d'Europe, mais le caracal (Caracal caracal), un félin des régions arides d'Afrique et du Moyen-Orient. Son nom grec, lynx, aurait été étendu à diverses espèces. Enfin, la géographie : les spécimens décrits proviendraient, selon les routes commerciales de l'époque, de la péninsule Arabique ou de la corne de l'Afrique, des zones où les résines fossiles et sub-fossiles sont abondantes.
Lien : L'étude scientifique sur le Lyngurium du MNHN à Paris
L'article complet du Museum d'Histoire Naturelle de Paris (en PdF)
Cette hypothèse a le mérite de concilier les propriétés électrostatiques par frottement (communes aux résines), l'absence de mention de l'effet pyroélectrique spécifique à la tourmaline (qui nécessite une chauffe, et non un simple frottement), et le détail zoologique de l'urine enfouie. Elle n'exclut pas totalement que certaines descriptions antiques aient pu concerner des tourmalines, mais elle offre une résolution cohérente à une énigme vieille de 2300 ans.
La légende du Lyngurium continue
Ainsi, le lyngurium demeure, qu'il soit tourmaline ou résine, le témoin d'un dialogue ininterrompu entre l'observation des Anciens et la science moderne, et la preuve que la frontière entre mythe et minéralogie est parfois plus poreuse qu'il n'y paraît.

